Accueil > action > porteurs d’un projet urbain à Aubervilliers > Film en ateliers > Atelier cinéma > La famille ou la rue

atelier cinéma à la Maison des jeunes Serge Christoux (OMJA)

La famille ou la rue

Séance 2 / atelier d’écriture - mercredi 15 janvier 2014

dimanche 28 septembre 2014, par Antonia Lair, Léa Longeot

Il s’agit aujourd’hui d’analyser les textes des garçons afin d’en dégager les principaux thèmes et puis aussi, Léa et Felice ont sélectionné des extraits de films télévisés et de cinéma à visionner pour comprendre comment les images sont construites en fonction du point de vue.

Du côté des animateurs, Mamadou et Ali encadrent l’atelier. Sont présents aujourd’hui Ousseni, Youssef, Marwan et Joyce. Il y a des visiteurs pour cette deuxième séance : Moussa, un jeune de l’OMJA et Andy, un ancien de l’atelier d’écriture qui continue à être très présent avec les jeunes.
Léa propose de commencer par un tour de table : « comment avez-vous perçu ce projet de film que je vous ai présenté la dernière fois sur la transformation du Landy ? »
Ousseni : « Vous avez dit que l’on ferait un film sur notre quartier. »
Ali : « Qu’est ce qui te plait ? Le fait de parler de ton quartier, le fait que tu sois filmé, que tes textes soient mis en valeur ? »
Ousseni répond : « Parler de mon quartier. »

Pas facile de faire parler les garçons, ils donnent l’impression de ne pas avoir l’habitude de donner leur avis à des adultes. Ali intervient pour aider le dialogue et l’échange. Il les connaît bien, il y a un lien fort entre Ali et les jeunes, un rapport de confiance. Léa invite les autres garçons à s’exprimer : « Et toi Marwan qu’est ce qui t’a plu ? »
Marwan : « C’est la maquette. »

Léa rappelle la proposition : « On vous a demandé la dernière fois d’apporter une image qui symbolise votre texte, pour commencer à travailler. » Andy est un peu perdu, Ali lui explique ce qui a été dit la semaine dernière et raconte le projet qui a été proposé : « On va travailler sur la création d’un petit film qui sera réalisé à partir de ce que les jeunes ont écrit. On va mettre en scène leurs textes sur et dans le quartier du Landy en prenant en compte le nouvel aménagement en cours. On avait parlé de rencontrer des anciens habitants du Landy qui pourraient parler du quartier, comment il a changé… Comme Michel par exemple. »
Léa ajoute : « On parle plus de "séquence" parce que le travail que l’on va faire ici va être intégré à un film qui parle de quelque chose de plus large : la transformation du Landy et en particulier le nouveau square. Il y a des habitants qui ont participé à ce projet de square, et nous, nous souhaitons qu’il y ait le point de vue des jeunes qui n’ont pas participé à ce projet d’aménagement. Qu’ils transmettent un message de ce qu’ils ressentent du Landy. »

Les choses semblent claires pour tout le monde. Léa enchaîne et continue à expliquer le contenu de la séance d’aujourd’hui : « Pour faire de l’image, il faut savoir exactement de quoi on veut parler d’où l’analyse de vos textes. ». Seul Joyce a apporté une photo, Léa propose donc de passer directement à l’étape suivante : l’analyse des textes.

Chaque texte est lu par son auteur, et analysé un par un. Joyce est le premier à réciter son texte, lentement. Le débat commence.
Marwan se lance : « Il parle des GAV (gardes à vue), de la rue, du Landy. »
Léa : « C’est quoi le sujet des gardes à vue ? Essaye d’extraire du texte un thème plus large. »
Ali : « Pour quelle raison on va en garde à vue ? »
Ousseni : « Il faut faire une bêtise. »
Léa : « Bêtise, ça renvoie au non respect des règles. »
Le rapport à la règle est le premier sujet qui ressort.

Derrière ces mots évoqués par les jeunes, Léa et Ali essayent de creuser, d’aller plus loin, de les pousser dans leur réflexion et de les aider à exprimer le fond de leur pensée.

Ousseni fait remarquer que le thème de l’éducation ressort aussi dans le texte de Joyce.
Léa : « Oui, c’est très présent, c’est même un des points forts du texte. Mais il manque encore un thème de mon point de vue. »
Joyce : « Quoi ? La prison ? »
Léa : « Tu parles de la prison, oui, mais tu parles aussi de situations et notamment des vies brisées et de la mère qui voit son fils matraqué, cela t’évoque quoi comme thème ? »
Ousseni : « La violence ? »
Léa : « Oui d’après moi, le texte de Joyce parle de la violence policière. »
Léa récapitule les thèmes au tableau. Elle propose à Joyce de donner un titre à son texte. Il répond du tac au tac : « La famille ou la rue. »

Mettre des mots, analyser et prendre du recul sur les textes qu’ils ont écrit, est un exercice très enrichissant. On sent que le débat permet de mieux entrer dans le texte, de s’en imprégner et de plonger au cœur des problématiques évoquées par les garçons. Autant de thèmes qui les préoccupent. Ali est très intéressé par ce travail, il rappelle à l’ordre les garçons dès qu’ils se dissipent un peu.

Le fait d’analyser les textes permet de se rendre compte de la singularité de leur point de vue, de leur capacité à développer un esprit critique et analytique sur le monde qui les entoure. A cette étape du travail, prennent-ils conscience qu’ils peuvent eux aussi participer à la construction de la société ?

C’est au tour de Marwan de réciter son texte, doucement et en articulant. Ousseni commence : « C’est quelqu’un qui veut que sa mère soit fière de lui. »
Léa : « La fierté, après ? »
Mamadou : « Il parle de reconnaissance. »
Léa écrit au fur et à mesure au tableau : « Au début, tu parles de ceux qui se la jouent, tu es un peu critique sur ceux qui sont dans l’apparence. »
Mamadou : « Il parle de ceux qui parlent pour rien, qui font du bruit alors qu’il n’y a rien. »
Léa : « Comment peut-on définir cette critique ? »
Youssef : « Ce sont des beaux parleurs »
Léa : « Oui, c’est le côté faux, lorsque l’on n’est pas authentique avec les autres. A un moment tu dis "moi je suis Marwan, il n’y a pas de chichi avec moi." »
Ali : « Parce qu’il dit "ils ne valent pas une canette." »
Léa : « Est ce que l’authenticité, c’est un mot qui te parle ? Parce qu’il faut trouver un thème. »
Mamadou : « Je pense qu’il parle des autres rappeurs qui, dans leurs textes parlent de choses qu’ils n’ont pas vécues. Et c’est pour cela qu’eux, même s’ils n’ont pas vécu beaucoup de choses, ils préfèrent écrire sur ce qu’ils vivent et c’est pour cela qu’ils pointent un peu du doigt ces rappeurs-là. »
Léa : « C’est un rapport critique, vos textes sont très critiques. »

Tout le monde participe, c’est un véritable dialogue.
Léa : « Alors il y a un autre sujet : c’est la réussite. »
Mamadou : « Et je crois que quand il parle de Mesrine, c’est pas le côté criminel qu’il met en avant, c’est plutôt le côté reconnaissance, le fait qu’il ait été médiatisé, d’avoir été mis sur le devant de la scène. Même si ce n’est pas dans le bon chemin, au moins il est arrivé où il voulait. »
Et pour le titre, Marwan propose : « Fier de nous ». Les autres sont également très inspirés, Youssef propose : « Regarde la vérité en face », et Joyce : « Arrête ton baratin ».

Maintenant, c’est Ousseni qui récite son texte. Lancé dans son élan, il improvise une rime supplémentaire. Le premier thème qui ressort : l’argent.
Ali propose : « Le respect »
Léa : « "Si tu me dois de l’argent il vaut mieux que tu quittes la planète", ça je trouve que ça parle d’une chose précise. »
Joyce : « La trahison »
Léa : « Il parle de la confiance, non ? La confiance en l’autre. »
Ali : « Oui ».
Léa : « A un moment, tu parles du thème du travail. Tu parles de tous ces mecs qui se prennent pour des gangsters et tu dis "mais si on veut faire de l’argent, il faut travailler". »
Mamadou : « Ce qui est bien dans son texte, c’est qu’il y a beaucoup de comparaisons. Il parle d’un sujet, puis il parle de son contraire. Quand il dit, "il faut aller travailler", il dit aussi pourquoi. Quand il parle de la confiance il parle aussi de ce qu’il peut se passer s’il n’y a pas la confiance. »
Léa demande à Ousseni : « Le travail, c’est quelque chose que tu assumes dans ton texte ? »
Ousseni : « Oui. »
Léa écrit au tableau : travail, honnêteté, sincérité.

En définissant les différents thèmes évoqués dans chacun des textes, on évoque inévitablement la sensibilité et la personnalité de chacun des garçons. Ce qui les préoccupe dans leur quotidien et dans la manière dont ils vivent leur quartier.

On finit avec le texte de Youssef. Après sa lecture, Ali commence : « La reconnaissance. »
Léa : « Il parle aussi de la représentation "moi je représente les miens". »
Ousseni : « Représenter les siens, ça veut dire qu’il sera toujours là pour eux. »
Léa : « Oui et ça parle de quoi ça ? »
Youssef : « C’est le respect, la solidarité. »
Léa : « La solidarité, c’est aussi un échange. »
Mamadou : « C’est de la fraternité même. »
Léa : « Parce que celui qui représente les siens est dans un rapport de reconnaissance fraternelle. C’est aussi l’idée de communauté. La communauté est mal vue en France ; à chaque fois, elle est abordée de façon péjorative alors que c’est un très beau mot qui parle de l’union, du commun. »
Ali : « Parce qu’en France, la communauté n’est vu uniquement d’un point de vue ethnique. »
Léa : « Exactement. C’est aussi parce qu’en France on voit d’un très mauvais œil la communauté ethnique alors que dans le monde entier, c’est une force. »
Mamadou : « En France, ce qu’ils retiennent ce sont les différences de communauté, c’est pas ce qui les rassemble, ils nous font croire que c’est cela qui fait les problèmes. »
Léa écrit au tableau les thèmes évoqués dans le texte de Youssef : communauté, fraternité, respect.
Ali : « Il parle aussi de la trahison. »
Léa note au tableau : « Tu dis "la rue, elle fait pas de cadeau, elle fête pas Noël, elle ne demande pas pardon, et j’ai pas envie de finir sous cachetons sous les yeux d’un maton".Tu parles des cachetons. C’est un enfermement de l’esprit, et tu parles aussi des matons, c’est un double enfermement. C’est un vrai sujet qui concerne un peu tous les humains. Qu’est ce que vous en pensez, c’est un sujet qui vous préoccupe ? »
Ali : « Ca préoccupe beaucoup les gens du quartier parce qu’ils ont vu la plupart des grands passer par la prison. »
Léa : « Et le quartier du Landy, il a été enfermé pendant longtemps, du fait qu’il n’y avait pas de transport, il n’y avait pas de commerces, c’était une enclave, il n’y avait pas de lien avec le reste. »
Léa note : enfermement et commente : « Quand on parle de ces gens qui se la joue, qui sont dans le faux, ils sont dans un enfermement personnel. »
Ali : « C’est une "matrix", comme dans le film. Ca veut dire qu’ils se sont créés un monde et se sont enfermés dedans. Ici avec les jeunes, on a l’habitude de dire t’es "matrixé", tu es dans un monde, dans une bulle. »
Felice : « Un titre pour ce texte ? »
Léa : « Regardez les sujets, c’est avec les sujets qu’on trouve le titre. Youssef ? »
Youssef : « Sors de ta "matrix" »

Deuxième partie de la séance,
Felice explique : « Il y a différentes façons de raconter une histoire, on a apporté quelques exemples de films télévisés. »
Léa continue : « Vos textes, ce sont vos points de vue, c’est ce que l’on veut transmettre. La télé, c’est le point de vue d’un journaliste souvent assez proche du pouvoir. C’est un point de vue extérieur avec beaucoup d’idées reçues. On va regarder comment ils font, comment ils parlent des banlieues. Après, on a des vieux films… qui parlent du Landy. On va travailler sur les points de vues, quels moyens sont utilisés pour développer un point de vue. On va prendre les séquences et essayer d’analyser les images et le discours. »

Explications faites, Joyce éteint la lumière, Felice lance la projection. Premier extrait : émission télévisée, diffusée sur M6 à propos de la délinquance en Seine Saint Denis.
Felice lance des pistes sur le rapport entre image et discours : « Elle est comment par exemple la musique ? Elle fait ressentir de la peur, non ? »
Léa : « La musique a un pouvoir évocateur. »
Felice : « Elle t’amène directement dans une émotion. Elle manipule »
Léa : « En 10 secondes, il n’y a que des mots péjoratifs. »
Youssef : « Criminogène », Ousseni : « la plus grande délinquance »
Léa : « Fléau. »
Youssef : « On est le virus de Paris. »
Felice : « Il a répété le mot sécurité au moins 5 ou 6 fois en 15 secondes. »
Ali : « Il montre la maladie, puis il montre le médicament, la sécurité. »
Léa : « Et au niveau de l’image, on a la vision d’un territoire, c’est une vue plongeante, de l’extérieur ; on regarde de loin, depuis une voiture. Les points de vues de la caméra ne sont pas anodins, ce sont des choix délibérés, on veut dire quelque chose de précis. »
Felice : « C’est un point de vue qui fait le jeu du pouvoir : amener les gens vers la peur, désigner un mal : la banlieue. Quand tu as peur on peut t’emmener où on veut. Votre point de vue, il est intérieur et loin de cette forme. »

Deuxième extrait : un film documentaire fait par AuberTV qui montre la parole des Albertivillariens, face à un reportage truqué sur Aubervilliers. Beaucoup de têtes connus pour Mamadou et Ali.
Léa commente aussitôt : « Ce qu’on veut montrer c’est le pouvoir de l’image. Comment on colle un discours sur une image. Les questions de vérité et d’authenticité, c’est notre but. »
Mamadou : « Mais c’est quoi les suites de cela ? Quand il y a un reportage diffusé à la télé et que l’on se rend compte que ce n’est pas vrai, il pourrait y avoir des poursuites judiciaires contre les journalistes qui ont truqué les informations. »
Léa : « Quand on transmet une information ou un message, on est responsable, oui. Dans le travail que l’on va faire ensemble, il faudrait penser par exemple à ceux qui ne connaissent pas le Landy et essayer de donner des éléments pour qu’ils comprennent vraiment ce que l’on veut dire. Penser à celui à qui on transmet. On aimerait que votre point de vue puisse être reçu par beaucoup de gens. »

Mamadou : « Il y a un jeune qui parle dans le reportage et il a raison. Quand on part en séjour avec les jeunes, on arrive avec notre mini bus immatriculé 93, "ah ce sont des sauvages…". Et c’est seulement au bout d’une semaine, deux jours avant de partir, qu’ils nous disent, "en fait vous êtes gentils". On est directement catalogué. Et c’est à cause de reportages comme ceux-là. »

Léa : « Et oui, c’est cela la répercussion. C’est de la division, et quand tu divises les gens, ils ne sont pas une force. Si on n’avait pas tous ces aprioris sur les uns et les autres, on serait beaucoup plus fort en tant que peuple. »

Dernière séquence avant de partir : des images de 1945. Nous n’avons pas le temps de la regarder en entier, les jeunes ont rendez-vous à 16h au studio pour enregistrer leurs textes. La suite est donc prévue la semaine prochaine.

Entre la définition des thèmes évoqués à travers les textes des garçons, soulevant de nombreuses questions, et l’analyse des reportages sur la banlieue, le débat se transforme en véritable programme politique ! La séance d’aujourd’hui a permis de faire ressortir les clivages sur les images de la banlieue. D’un côté le point de vue intérieur, celui des jeunes, qu’ils expriment à travers leurs textes, et de l’autre, celui extérieur, divulgué par les médias et notamment la télévision. Le décalage entre ces deux points de vue est flagrant et choquant. Un véritable fossé entre le réel et le rapporté qui crée une distance et qui divise. Le quartier est stigmatisé, trop peu écouté de l’intérieur et aujourd’hui en pleine transformation. On peut se demander ce que tous ces changements urbains vont apporter. La suite au prochain épisode !

D I D A T T I C A | Copyright © 2002-2017 | Tous droits réservés | Nous contacter
SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0

Conception du site : Teddy Payet