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atelier cinéma à la Maison des jeunes Serge Christoux (OMJA)

"Landy land, c’est mon quartier"

Séance 1 / atelier écriture - mercredi 8 janvier 2014

mardi 30 septembre 2014, par Antonia Lair, Léa Longeot

Après l’atelier animé par Stella à la médiathèque, didattica a continué son travail culturel pour la réalisation du film, avec des habitants du Landy.
Elle a alors engagé une collaboration avec les ateliers d’écriture et de danse de la Maison des jeunes Serge Christoux (Office Municipal de la Jeunesse d’Aubervilliers -OMJA). Le premier est animé par Ali, ancien rappeur du quartier, très investi auprès des jeunes et le deuxième par Aminata, nouvelle directrice-adjointe de la Maison des jeunes.
L’action pédagogique proposée s’est déroulée sur 12 semaines : l’objectif était de donner naissance à des séquences cinématographiques pour le long métrage de didattica sur la transformation du Landy d’Aubervilliers.

Quatre garçons sont présents ce mercredi 8 janvier, avec Ali, l’intervenant de l’atelier d’écriture et Mamadou, l’animateur de l’OMJA.
Léa commence les présentations : « Antonia, son rôle est d’être invisible. L’objectif est de produire des traces du travail afin de garder une mémoire de ce qui va être fait. Antonia prend des photos et ensuite co-écrit avec moi, des articles qui seront mis en ligne sur internet (…) Tout le travail depuis 2010 est en ligne ».

Elle présente Felice : il est cinéaste et vient du Sud de l’Italie, de Calabre. Ali demande : « C’est en face de la Sicile ? C’est là où il y a la mafia ? ». Joyce poursuit : « Vous faite partie de la mafia ? », Felice répond : « Non, en tous les cas, si quelqu’un fait partie de la mafia, il ne le dit pas ».
Léa demande aux jeunes de se présenter à leur tour : Marwan, Joyce, Ousseni et Youssef.

Elle expose ensuite le travail de didattica sur le quartier qui a été initié par Adeline Besson : le Jardin des fissures et le projet d’aménagement du square. Elle montre la maquette du Landy réalisée en 2012 pendant l’atelier de création urbaine du futur square Roser : « Pendant tout le temps où on concevait le square avec des habitants du quartier, on avait besoin d’une représentation en volume car, avec un plan, c’est plus difficile de se repérer. Je voulais que vous voyiez nos outils, les outils des architectes : le plan et la maquette ».

Joyce s’approche de la maquette et essaye de se repérer. Léa lui montre où se trouve l’OMJA ainsi que la médiathèque.

A partir de la projection d’images du processus de création du Jardin des fissures jusqu’au square Roser, Léa commente : « Ce qui s’est passé, c’est qu’Adeline Besson, une des professeurs du collège Rosa Luxembourg, - vous l’avez peut être eu en arts plastiques - a voulu faire un projet concret dans sa ville et son quartier avec ses élèves. Avant, le terrain du Jardin des fissures, c’était une décharge. Didattica a tenté de convaincre la ville d’occuper ce terrain avant que le projet urbain ne soit réalisé. Celui-ci a mis beaucoup de temps à arriver. En attendant, on a voulu faire quelque chose de concret autour de l’écologie, autour des plantes ».


Léa continue : « On vient vous proposer de participer à un film qu’on va réaliser avec Felice. Lui, il est cinéaste et moi, je suis architecte. Et nous ne sommes pas là par hasard, nous sommes là parce que nous avons mené ce projet d’aménagement sur ce quartier. Notre but à l’association est de convaincre ceux qui mènent des projets urbains, de faire en sorte que les habitants participent à la décision de ce qui se fait en terme de transformation de l’espace. Et pour ce projet, nous avons réussi à convaincre l’architecte qui a été choisi par la ville que ce soit décidé avec les habitants. »

« Cela s’est passé en 2012. Le Jardin des fissures, vous l’avez tous connu, Adeline a travaillé sur ce jardin dans le cadre de son cours au collège. Ses élèves ont écrit un texte et ont réalisé un photomontage de leurs observations sur les transformations du quartier. Ils ont aussi présenté leurs travaux au conseil de quartier. Je ne sais pas si vous connaissez cette institution politique. Il y a le conseil municipal, là où les élus décident et débattent, et en dessous, il y a les conseils de quartier. Et ces conseils sont censés associer les citoyens aux décisions. Les réflexions menées au sein de ces conseils remontent au conseil municipal, c’est donc important. Quand les élèves ont présenté leur travail, c’était sérieux, il y a eu du débat avec les autres habitants adultes et les élus ».


Ce n’est pas facile de capter l’attention de tous les garçons. Ousseni est dissipé, il parle dans son coin, Léa lui demande ce qu’il y a : « Si tu veux dire quelque chose, tu peux nous couper ». Mamadou, l’animateur, parle avec lui, Léa essaye de comprendre : « Tu as peur de perdre quelque chose ? ». Ali introduit une touche d’humour : « Son poisson rouge, il l’a laissé chez lui et il a oublié de lui donner à manger. En fait non, il parlait du jeune sur la photo, il était avec lui au collège ».
Léa continue : « Ce que vous allez faire avec nous, le but, c’est de transmettre ce que vous avez à dire du quartier, votre pensée, votre regard. Tous ces gens, vus dans les images projetées, comme le maire d’Aubervilliers, vous vous adressez à eux, ils vont écouter ce que vous avez à dire. C’est l’enjeu de notre travail, c’est de transmettre votre point de vue. Parce que nous, ce que l’on veut, c’est que les élus et ceux qui travaillent pour eux sachent ce que pensent les gens qui habitent ici. ».
Au fur et à mesure des explications et des images projetées, les garçons se rendent compte du lien entre le travail de didattica et leur quartier.
Léa explique les ateliers menés à l’école Maria Casarès-Robert Doisneau avec des enfants de maternelle et CE2, celui avec des adultes pour la définition des jeux et du mobilier du futur square. Elle montre les productions issues des ateliers : il y aura des sculptures en forme de légumes, des barres de traction… Les garçons commencent à interagir et à poser des questions. Forcément, le square est sous leurs yeux, il est actuellement en chantier et la maquette permet d’avoir une vision d’ensemble, c’est tout de suite plus concret.
Mamadou demande : « Il y aura donc une partie adultes, ados, petits, et c’est quoi le quatrième ? », Léa répond : « Moyen. En fait, c’est pour toutes les générations, cela se mélange. Les ados ça va être… ». Mamadou : « des barres de tractions ? ». Felice les montre par la fenêtre : « Elles sont même déjà installées ».
Joyce montre la maquette : « ah, c’est là les tractions ? », et montre les arbres, « il y aura vraiment ça là ? ». Léa répond : « Oui, ce sont des arbres. Là ce sont des bancs, là il y aura une porte, ce sera fermé la nuit ». Joyce demande pourquoi, et Léa explique : « Parce qu’ils ont peur des occupations bruyantes la nuit. Comme dans tous les squares ».

Avec cet exemple concret, Léa rappelle l’importance de l’implication des habitants dans le processus de création du projet urbain : « Tout cela est discuté au conseil de quartier. Et par exemple, il y a des habitants qui se sont exprimés sur cette question de fermeture. Certains étaient pour et d’autres disaient que si l’on fermait, ce ne serait plus une place publique. Parce que ça, c’est censé être une place publique ». Marwan : « Ça veut dire que là aussi, ils vont fermer ? », Léa : « Et oui ».

Les jeunes parlent entre eux, posent des questions, Léa tente de répondre. Ils se sentent concernés. Et pour cause, il s’agit de leur quartier, de leur quotidien. La question de la fermeture les interroge : « Mais, on ne pourra pas sortir de la cité la nuit ? », Léa : « Au niveau des habitations ils vont faire un passage spécial ».

Léa profite de l’intérêt suscité par la maquette à ce moment là pour rappeler le but de l’intervention de didattica : « Je vous montre tout cela pour que vous sachiez à quoi et à qui vous avez à faire. On a vraiment transformé ce que l’architecte avait dessiné, et le film, il va raconter cela aussi ».

Sur la dernière photo, Léa demande : « Là, vous les connaissez ? Ce sont des travailleurs du quartier, il seront dans le film aussi ».

Chacun reconnaît quelqu’un.

Ali demande : « C’est quoi ça ? ». Léa lui répond : « Ils appellent ça, la “balade paysagère”. Une partie de la barre Albinet a été détruite pour faire un passage jusqu’à la passerelle piétonne, au dessus du canal ; une grande percée qui va du square jusqu’au canal. Ils ont voulu faire une continuité piétonne pour relier la ville d’Aubervilliers au Landy ».
Ali continue : « Et ça, ce n’est pas encore fait ? Ils vont casser ? Ils vont casser Bengali jusqu’à la passerelle ? ». Léa : « Vous connaissez Michel, rue Bengali ? ». Tous répondent en cœur : « Oui », « Et bien, il va être obligé de déménager parce que sa maison ne va pas rester, la Mairie lui propose un logement mais il ne veut pas partir ». Marwan : « Pourquoi ? », Léa explique : « Parce qu’il a son garage, il y est très attaché. Et il n’aura plus de garage, par exemple ». Ali : « C’est grave, ils vont détruire les histoires pour faire ça ».
C’est la consternation générale face à ce qu’ils découvrent. Ils réagissent tout en posant des questions. Qu’est ce que cela va apporter, et à qui ? Léa tente d’y répondre en leur expliquant les enjeux qu’il y a à ce qu’ils expriment ce qu’ils pensent. L’importance de leur regard critique par rapport à ce projet urbain.
Ousseni reste interloqué par la situation de Michel, il relance le sujet : « Ils n’ont qu’à lui donner une maison avec un garage. ».
Joyce réagit également : « Il mange les enfants, Michel ! » Telle une légende du quartier. Cette remarque recoupe ce que disaient les filles de l’atelier de Stella !

Felice tente d’approfondir leurs témoignages, leurs visions du quartier. Il demande : « Par exemple, si je te dis, "le Landy", tu penses à quoi ? ». Youssef répond sans hésiter : « C’est une famille ».
Léa continue : « Et si vous aviez à choisir un personnage qui représenterait pour vous le quartier, ou un lieu, ou encore un événement qui représente le quartier ? ». Ali répond : « Michel. Il a vu des générations grandir, tout le monde le connaît, du plus petit au plus grand. ».
Mamadou propose aussi Alien (nom de rap d’Ali). Léa renchérit : « Et oui, il peut être un personnage du film ». Ali proteste : « Mais Alien, c’est un nom lié à la musique, Michel c’est vraiment un personnage du quartier, sans être mis en avant par un quelconque art ». Léa tente de le convaincre : « Oui mais tu as quand même grandi ici. Les jeunes font des ateliers avec toi, tu es un pilier du quartier pour eux. Un personnage qui représente le quartier, c’est aussi un pilier, c’est une valeur sûre, il est là, il ne bouge pas. ».

Felice poursuit et explique comment on peut faire le lien entre le film et leur témoignage : « Vous faites un atelier d’écriture ici à l’OMJA. Le cinéma, c’est aussi de l’écriture. Il y a la parole, vous avez travaillé avec Ali sur la parole, après il y a l’image. Le cinéma, c’est travailler les deux. Par exemple, moi, j’ai grandi dans un petit village où la musique c’était l’histoire de mon village. Les petites vieilles racontaient l’histoire de leur village en chantant. Si on oublie la musique, il n’y a plus d’histoire. Des maisons sont rasées, des bâtiments sont construits. Il faut travailler sur “qu’est ce que c’est pour vous cet endroit ?”. Vous avez des souvenirs, des rêves, des histoires, des chocs, des choses qui vous sont arrivées. Il faut choisir lesquels et construire une histoire. ».
Felice explique le jeu qu’il peut y avoir entre le son et l’image. Puis, il les questionne sur les thèmes de leurs textes. Ali répond : « Ils écrivent selon différents thèmes, parfois c’est du free-style. Ils parlent beaucoup de leur quartier, du Landy, de ce qui s’y passe, de ce qu’ils ont vu. C’est un groupe, ils sont très jeunes (13-15ans). J’essaye de faire en sorte qu’ils écrivent sur ce qu’ils ont vu, qu’ils n’inventent pas des choses qui ressemblent aux autres. Mais beaucoup d’entre eux parlent du quartier. ».
Léa demande si les garçons peuvent présenter leurs textes. Ils sont timides, Ali essaye de les convaincre. Léa propose : « Une des solutions est de partir de vos textes et de faire des images cinématographiques en fonction de vos textes. ».
Felice introduit une discussion sur des notions de cinéma : « Vous faites des vidéos avec vos portables ? Quelle est la différence avec le cinéma ? L’histoire, les personnages, les cadres, les plans, selon les différentes actions. On écrit avec la caméra pour raconter différentes choses. Une minute de film, peut contenir 40 plans. Pour faire une minute de film, parfois on met une journée, parfois une semaine. Et vous voyez la différence entre la télévision et le cinéma ? Souvent à la télévision, l’image montre exactement ce qui est dit avec le son, l’image est collée aux paroles. Nous, on va essayer de travailler cela : l’image peut raconter autre chose que le discours que l’on entend. On peut partir de vos textes mais on peut aussi partir d’un récit de quelqu’un du quartier, un voisin, un ami… ».
Léa rebondit : « Est ce qu’il y a par exemple un fou du quartier ? »
Youssef : « Michel, c’est tout. »
Ali : « Il y a Garetti aussi mais il ne parle pas trop. »
Joyce : « C’est qui Garetti ? »
Youssef : « Cigarette »
Ali : « Il a des claquettes et il demande tout le temps des cigarettes »
Joyce : « Ah oui je vois qui c’est, il a des lunettes »
Ali : « Oui, il a des lunettes, il ressemble à Laurent Voulzy ».
Léa enchaîne : « Par exemple, pour le film, ce serait bien d’aller vers cette personne-là aussi. Car c’est un personnage du quartier, il est présent, beaucoup de gens le connaissent, il a une histoire qui est liée à l’espace du quartier. Le cinéma c’est aussi un moyen d’aller à la rencontre des gens. ».
Ali interrompt : « Mais lui, Cigarette, son père il a été retrouvé dans le canal, il avait été découpé. Il y a 10 ans je crois. Juste là à côté de chez lui. A la base, c’était un étudiant super fort. Je crois qu’il a un master ou une licence. Mais après, il est allé en hôpital psychiatrique, c’était avant que son père ne meure. Il se met tout le temps au feu rouge et il demande : cigarette, cigarette, cigarette… Tout le temps, à n’importe quelle heure, il sort de chez lui, il se met au feu rouge et il demande des cigarettes. ».

L’échange est très riche, on apprend beaucoup sur le quartier, maintenant tout le monde est captivé, les jeunes posent beaucoup de questions.
Léa résume les possibilités de fabrication d’une séquence évoquées pour le film :

  • Les garçons sont acteurs avec leurs textes
  • Chercher quelqu’un qui raconte une histoire
  • Utiliser une musique qui évoque le quartier et travailler sur l’image.

Les garçons n’exprimant pas encore de choix, Felice suggère de partir déjà de leurs textes et de repérer des lieux pour construire une séquence.
Léa leur demande s’ils ont déjà écrit des choses par rapport aux transformations spatiales du quartier. Ali explique qu’ils parlent du quartier, mais pas forcément de la transformation urbaine. Léa insiste à nouveau pour que les garçons se préparent à lire leur texte pour la semaine prochaine. Ils sont timides mais on sent qu’ils ont envie de les présenter. Ils finissent par se lancer ! Un par un, ils rappent leur texte. Marwan commence, puis Ousseni et Joyce. Une émotion s’installe dans le groupe. Seul Youssef ne récite pas son texte, il dit ne pas le connaître par cœur.
Il n’est pas facile de tout comprendre, la vitesse de diction est rapide, comme souvent dans le rap, et il y a beaucoup de mots d’argot ! Ali les récite, plus lentement.
Leurs textes sont très riches, avec une forte puissance émotionnelle. Ils parlent du quartier, de la délinquance dans la rue, de la violence policière, de la solidarité, de la famille, de la réussite, de la trahison, de la communauté, du respect… Ce sont des regards portés sur l’ambiance d’un quartier, sur son identité.
Felice propose que, pour la semaine prochaine, chacun prenne une photo avec son portable qui symbolise leur texte. Pour commencer à travailler sur l’image.

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